POLKA Magazin

Interview par Dimitri Beck

french, 2023


JE PARTAGE CE QUE JE VIS

Son pays se bat contre l’envahisseur russe depuis un an. Photographe autant qu’artiste visuel, Maxim Dondyuk est devenu reporter de guerre malgré lui. 


“UNE PHOTO, MÊME FORTE, N’ARRÊTE PAS UNE GUERRE. MAIS UNE PRESSION  INCESSANTE  PEUT  CONTRIBUER  AU  CHANGEMENT”


Votre travail a été distingué à plusieurs reprises ces derniers mois. Vous avez reçu la prestigieuse bourse W. Eugene Smith et Polka vous a décerné le Prix du photographe de l’année 2022.

C’est un grand honneur, mais avant tout une énorme responsabilité ! J’ai souvent été désespéré, démoralisé, de ne pas être entendu, de galérer pour trouver des financements ou pour diffuser mon travail. Il m’est arrivé de vouloir tout plaquer. Mais je me suis toujours accroché. Et j’ai bien fait… J’ai reçu des encouragements, dont l’aide financière d’Edward Burtynsky [photographe canadien d’origine ukrainienne] pendant six mois. Cette année, on prévoit de monter un projet ensemble.


Cela fait maintenant un an que Vladimir Poutine a lancé son opération contre votre pays. Vous attendiez- vous à cette guerre?

Deux semaines avant l’invasion, j’ai été envoyé dans le Donbass, dans l’est du pays, par la rédaction de Time. Plus de 100 000 soldats russes étaient déjà déployés à notre frontière. La pression montait. J’espérais que la guerre n’éclate pas, mais, quand le 24 février est arrivé, j’y étais préparé. Je ne suis pas photographe de guerre par choix. Je le suis devenu par obligation. Moi qui m’intéresse à l’histoire et à la mémoire, je ne pouvais pas passer à côté de cet épisode. Et puis, comme tous les Ukrainiens, j’ai été pris d’un fort sentiment patriotique. Dans les premiers jours, j’étais comme un chien fou : je cherchais à couvrir le plus d’événements possible. C’était la course aux photos d’actualité chaude. Traiter des sujets en profondeur était impossible parce que nous ne pouvions pas rester longtemps au même endroit. Kyiv, Irpin, Boutcha… La situation changeait en permanence en fonction des mouvements militaires. Au fil du temps, je me suis calmé.


Quel a été votre premier choc?

A Kyiv, dans la nuit du 25 février 2022, un obus russe a frappé une voiture avec une famille de quatre civils à son bord. Le père, la mère et la grande sœur sont morts sur le coup. Seul un gamin a survécu. Grièvement blessé et inconscient, il a été transporté aux urgences. J’ai négocié trente minutes pour convaincre les médecins de me laisser prendre une photo de lui, trois jours plus tard, sur son lit d’hôpital, afin de raconter son drame. Il était allongé, avec des tubes partout, les bras en croix. Il m’a fait penser à un petit Jésus. Il est mort le lendemain. Il s’appelait Semyon et il avait 6 ans. J’étais tellement indigné que j’ai posté cette image sur les réseaux sociaux. Les Russes doivent voir que leurs bombes tuent des enfants. Ces mômes pourraient être les leurs ! Nous sommes si proches. Nous partageons la même culture…


N’est-ce pas un peu naïf de penser qu’une photo puisse faire pression sur le Kremlin?

Certes. Ce cliché n’a rien changé, pas plus que celui que j’ai pris à Irpin, en mars 2022, et qui a fait la couverture de Time : une mère et son bébé évacués par un soldat ukrainien. Une photo, aussi forte soit-elle, n’arrête pas une guerre. Mais la publication massive d’images, de reportages et de témoignages… Cette pression incessante peut contribuer au changement.


Vous arrive-t-il de vous autocensurer?

Je ne m’interdis rien au moment de la prise de vue. Je capture tout ce que je pense être important. Ensuite, je choisis ce que je montre. Au cours de l’année dernière, j’ai beaucoup photographié des cadavres. Je tenais à présenter ces images crues de la guerre pour marquer les gens, même si Irina, ma femme, qui travaille avec moi depuis dix ans, n’était pas d’accord. Mon but est de partager ce que je vois, ce que je vis, mes émotions. C’est trop dur de les garder pour soi.


Sur votre compte Instagram, vous vous présentez comme “photographe et artiste visuel”. Quelle différence faites-vous entre les deux?

Quand je travaille pour un journal, je dois suivre sa ligne éditoriale et ses intentions, qui ne sont pas nécessairement les miennes. Même si être mis en commande est une chance, il y a des contraintes. Pour la presse, il faut rapporter des photos qui choquent, qui marquent le lecteur en une fraction de seconde. Mais le risque est d’entretenir des idées préconçues et de pousser au sensationnalisme.


Quand je travaille pour moi, je me laisse davantage porter par ce que je ressens, sans a priori, sans définir à l’avance ce que je vais faire avec mes images ou comment je vais les mettre en forme. Je décide ensuite de leur destination : la presse, un livre, une exposition…



“EN MOI, LE JOURNALISTE ET L’ARTISTE BATAILLENT DUR!”


Il y a donc deux personnalités qui cohabitent en vous?

Oui, et les deux bataillent dur ! Le journaliste et l’artiste. Le fou et le raisonnable. L’un est impatient et prêt à bondir sur un char pour suivre les soldats, l’autre prend son temps et de la distance. En tant qu’artiste visuel, je ne trouve pas indispensable d’aller sur la ligne de front pour évoquer la guerre. J’aime la représenter autrement.


C’est ce que j’ai fait en 2017 avec ma série de paysages détruits sous la neige du Donbass, intitulée Between Life and Death. Tout était beau, calme et blanc. J’avais cette vision contemplative d’une zone de combat que j’avais photographiée, à la fin de l’année 2014, parsemée de corps morts et couverte de sang.


Certains de vos confrères ont rapporté qu’il était très difficile de travailler avec les militaires lors de cette guerre. Partagez-vous cette expérience?

Au début, on pouvait se déplacer facilement. Mais il y avait le danger de se retrouver face à des troupes russes. L’armée ukrainienne s’est alors organisée et a refusé que les photographes suivent les combats. On peut toujours demander une accréditation, mais souvent les officiers sur place vous balancent : “Je m’en fous de votre bout de papier. Le patron, ici, c’est moi. Et je ne veux pas de photos. Si vous postez des images de nos positions ou toute information sur le Net, quelques minutes plus tard on nous bombarde.” C’est normal, tout est scruté par les Russes. Il faut dire que des photographes, souvent des indépendants inexpérimentés à la recherche de com- mandes, postent leurs images en direct sans réfléchir aux conséquences. Certains font même des selfies ! Alors, à chaque fois, on doit convaincre les gradés de notre sérieux.


Y a-t-il des pressions de la part des autorités ukrainiennes sur les journalistes qui couvrent la guerre?

Le président [Volodymyr] Zelensky doit retenir l’attention sur notre pays, particulièrement via les médias internationaux, pour que l’Ukraine ne soit pas oubliée et afin de s’assurer un soutien militaire et financier de l’extérieur. C’est sa mission. Sans cela, on aurait déjà perdu la guerre. Il est entouré de très bons conseillers pour écrire l’histoire en cours. Les journalistes et les blogueurs qui diffusent la parole officielle sont les bienvenus, on leur ouvre toutes les portes. Les autres sont souvent taxés d’antipatriotisme et peuvent être blacklistés. Cet état d’esprit me préoccupe. Rappelez-vous l’histoire du missile tombé par erreur en Pologne et qui a tué deux personnes dans un village à la frontière, le 15 novembre 2022. Le gouvernement s’est empressé d’accuser l’armée russe. Or, c’était une erreur de tir de la défense ukrainienne. Personne dans nos médias n’a osé critiquer cette fausse information. C’est inquiétant pour aujourd’hui et encore plus pour demain, quand ce sera le temps de la paix.


Par rapport aux autres photographes, est-ce un avantage d’être ukrainien?

Pas vraiment. Les médias internationaux préfèrent souvent faire appel à des reporters étrangers, même s’ils ne connaissent pas le pays. La plupart de mes compatriotes sont utilisés comme fixeurs [personnes  qui  accompagnent  et aident sur le terrain un journaliste venu  de  l’étranger].  Un jour, un éditeur a expliqué à l’un de mes confrères : “Je ne veux pas travailler avec vous, les  photographes  ukrainiens, parce que vous êtes trop concernés par  le  sujet.  C’est  une guerre patriotique. Nous  avons  besoin  de  quelqu’un  de neutre.” Mon pote lui a répliqué : “Alors, pourquoi ne pas faire appel à des photographes étrangers quand il s’agit de couvrir des élections dans votre pays ?” Cette théorie a des relents postcoloniaux. Les brebis galeuses sont partout. Notre travail n’est pas de la propagande. C’est ce que l’on veut lui faire dire qui peut le devenir !


La révolution du Maïdan, en 2014, a représenté votre première expérience d’affrontements dans votre pays. Qu’est-ce qu’il vous semblait alors important de montrer?

Je tenais à créer un opéra visuel de cette révolution. La photographie est comme une musique. C’est une mélodie en images qui exprime mes sensations et mes émotions.


Déjà, en 2010, vous appréhendez les prémices du chaos avec votre projet The Crimea Sich.

A cette époque, je réalisais un reportage sur les Tatars de Crimée. J’avais entendu parler d’un camp militaire et patriotique pour jeunes Cosaques, niché dans un superbe coin de la région. Tous les étés, au mois d’août, des gamins de 6 à 16 ans étaient entraînés par des instructeurs expérimentés qui avaient fait la guerre. Au programme : maniement des armes sur fond de valeurs chrétiennes. Ces mômes subissaient un lavage de cerveau. Les religieux leur disaient en substance : “Vous devez vous préparer à mourir pour défendre la  cause russe contre l’Europe, les homosexuels qui nous  envahissent, etc.” Deux années de suite, j’y suis allé, mais la photographie ne suffisait pas. Il manquait les sons d’ambiance et les discours. On a commencé un documentaire avec l’un de mes frères en 2013, mais on a dû s’arrêter. Le camp a fermé ses portes quand les officiers cosaques ont pris part à  l’annexion  de  la Crimée en 2014. J’ai perdu contact avec eux.



“ÊTRE AU PLUS PRÈS DE LA MORT M’A APPRIS À APPRÉCIER LA VIE”


A cette époque-là, vous vous plongez dans un projet au long cours sur l’épidémie de tuberculose. Un travail remarquable et inattendu de la part d’un autodidacte en début de carrière. Comment vous y êtes-vous pris?

Je n’ai pas de formation, c’est vrai, mais j’ai grandi avec des appareils photos soviétiques entre les mains. Mes parents étaient des photographes amateurs. Après mes deux ans de service militaire, j’ai repris les boîtiers et je me suis inscrit à un club. Même si Internet était limité, les livres photos rares et mon anglais rudimentaire, j’ai découvert les travaux de James Nachtwey, Sebastião Salgado et W. Eugene Smith. Ils m’ont tous inspiré. Je me suis lancé, et j’ai commencé à colla- borer avec la presse.


Fin 2010, j’ai tout plaqué pour plonger dans ce sujet sur la tuberculose. Au début, je ne mesurais pas l’ampleur de l’épidémie. Les régions les plus pauvres étaient aussi les plus touchées : le Donbass, dans l’Est, et Kherson et la Crimée, dans le Sud, là où il y avait souvent beaucoup de mineurs et de prisonniers. Comme je n’avais pas  un  kopeck  à l’époque, je vivais dans les dispensaires, je dormais sur place, je mangeais avec les malades, j’allais dans les prisons… Toutes les semaines, on enterrait des gens que j’avais photographiés. La plupart savaient qu’ils étaient condamnés. Mais ils m’ont autorisé à raconter leur histoire avec l’espoir d’aider les vivants. Etre au plus près de la mort m’a appris à apprécier la vie. Mais, au bout de deux ans, j’ai compris qu’il fallait que je mette fin à ce travail. J’étais au bord du burn-out.


Ce projet a changé ma vie et m’a permis d’obtenir de nombreux prix, du matériel photo et des expositions. J’ai ainsi pu rembourser mes dettes et rendre l’appareil que l’on m’avait prêté. C’est aussi à ce moment-là que l’on s’est rencontrés avec Irina.


Depuis, votre femme travaille à vos côtés. Vous pensez tous les projets ensemble, dont celui sur Tchernobyl. En quoi vous tient-il à cœur?

Le nom de Tchernobyl est gravé dans ma mémoire depuis mon enfance. Environ neuf mois après la catastrophe du 26 avril 1986, mon plus jeune frère est né, le 16 janvier 1987, à Nova Kakhovka, dans la région de Kherson. Alors que nous étions à 550 kilomètres à vol d’oiseau, il a subi les conséquences de l’accident nucléaire. Il a passé les sept premières années de sa vie dans des hôpitaux, à souffrir de différentes maladies. Bien plus tard, en 2016, j’ai décidé de me rendre à Tchernobyl. Au milieu des ruines, sous des détritus, la poussière ou la terre, j’ai exhumé des milliers de tirages photos, des négatifs, des films vidéo, des cartes postales et des lettres. Dans les clichés rongés par la moisissure apparaissent des visages souriants, la vie rurale et citadine, les vacances, les cérémonies de mariage, la naissance d’enfants, les voyages… C’est le Tchernobyl oublié. Avec Irina, nous ressuscitons ce patrimoine. Environ 15 000 artefacts ont déjà été récupérés et numérisés. Mais l’invasion russe a ralenti l’opération de sauvetage. J’espère que nous pourrons reprendre ce travail.